CYCLES – 2024

"Il y a quelque chose d'étrange en moi, j'ai le ventre en flammes"

Il y a quelque chose qui se déchire en moi, j’ai les poumons en feu. La première respiration est la plus douloureuse. J’engloutis l’air si fort que j’en deviens rouge. Autour de moi, ça s’agite. Des mains me palpent, me portent, me retournent. Je sens la tension dans l’air. On me presse, on s’inquiète, ça m’agace. Je relâche tout dans un long cri sonore. Je suis surprise la première de ce son. C’est incroyable qu’un si petit corps comme le mien soit capable de faire autant de bruit.
 
Il y a quelque chose qui se brise en moi, j’ai la jambe qui brûle. La chute a été plus sévère que je l’imaginais. Maman dit que les bobos à cet âge, c’est jamais grave, qu’un enfant c’est tout mou et que ça guérit vite. Allongée dans l’herbe, j’en suis pas si sûre. Tout me lance depuis le genou. Je crois que je vais avoir plus qu’une croûte cette fois-ci. Finalement, il était peut-être un peu trop haut cet arbre.
 
Il y a quelque chose d’étrange en moi, j’ai le ventre en flammes. Je me tords dans tous les sens sans jamais trouver de position confortable. Mon corps est tellement lourd, je m’enroule dans la couette. La bouillotte me brûle la peau mais je préfère ça plutôt que de ressentir les aiguilles dans mon bas-ventre. J’avale cachets sur cachets tout en priant pour que la douleur passe vite. Et ce sera la même connerie tous les mois…
 
Il y a quelque chose de joyeux en moi, j’ai le cœur en fête. Ta peau contre la mienne, nos doigts qui se cherchent. Tes baisers me chatouillent, j’ondule de plaisir. Tu es ma première fois. Nos caresses sont maladroites et douces à la fois. Je sens ta main glisser le long de mes cuisses. J’ai l’esprit qui vrille, je redoute ce moment autant que je le désire. Tu me dévores toute entière sous la passion.
 
Il y a quelque chose de plus en moi, j’ai le ventre qui vit. Au fil des mois, il a grossi, grossi, grossi pour créer un nid à ta taille. Tout est plus voluptueux, comme si je me transformai en tas de coussins pour t’accueillir.
Mes seins sont lourds et tendus, prêts à te nourrir aux premières larmes. Je ne suis déjà plus une femme dans ses yeux ou dans les miens, je suis une mère. Mon corps devient utile pour toi, calibré sur toi, adapté à toi.
 
Il y a quelque chose de difficile en moi, j’ai la gorge serrée. Coquille vide à présent que tu as pris ton envol, les années et les grossesses sont passées sur ma peau. Je me sens couler, devenir flasque, liquide. Les traces des batailles livrées auparavant sont imprimées sur mon corps : vergetures, cicatrices, peau d’orange, rides, acné… Je ne plais plus comme avant. Je ne guéris pas comme avant. Tout effort pour changer est constant, régulier et très frustrant. Alors je prends une route plus rapide : je vomis. Je vomis pour te plaire. Je vomis pour retrouver la flamme. Je vomis pour me sentir belle. Je vomis parce que tu l’exiges. Je vomis parce que je vieillis.
 
Il y a quelque chose qui ronronne en moi, j’ai le corps qui faiblit. J’ai versé tant de larmes que je me suis desséchée. Quand il ne restait plus rien à pleurer, j’ai fini par accepter que mon vaisseau n’avait qu’un temps et que je l’ai maltraité. Finies les cabrioles et les grandes prouesses. Finies les courses folles à s’éclater le cœur. Finies les vanités en rêvant de beauté. Je suis une machine qui se grippe de plus en plus, sans réparation possible. Chaque jour un peu plus, mon obsolescence est programmée.
 
Il y a quelque chose qui s’éteint en moi, j’ai le cœur qui s’endort. Je sens que je suis à bout de souffle. Je respire de plus en plus difficilement et ma peau ne cesse de pâlir. Autour de moi, tout est très calme, feutré, discret. Des mains me caressent, me redressent, me couvrent. Je suis sur le départ. Quand mes yeux se ferment enfin, que mon corps s’affaisse doucement, que mes traits se relâchent, tout se fait dans le plus grand des silences. Toute une vie qui s’éteint sans un bruit.